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Seule la liberté est belle [Lettre à un Combattant de la liberté]

Posté par: Jean-Marie François Biagui| Dimanche 12 mars, 2017 10:03  | Consulté 729 fois  |  0 Réactions  |   

Votre Honneur,

L’idée de ce message épistolaire m’est venue suite à l’arrestation et à la détention manifestement arbitraires, le 7 mars 2017, du maire de Dakar, Monsieur Ababacar Khalifa SALL. Et c’est pour partager avec vous, avec gravité et humilité, l’assertion ci-après, qui n’est pas seulement une évidence, mais une évidence occultée, selon laquelle ‘‘Seule la liberté est belle’’. Du moins, si vous le voulez bien, Votre Honneur.

M’inspirant avec souffrance et amertume de la « mésaventure » du maire de Dakar, je me rappelle, soudain, que chez nous, notamment chez les Joolas et les Mancagnes de l’ancien temps, au nom de la liberté de tous et de chacun, quand un chef de famille est en rupture de stock (de riz, de mil, de maïs, etc.), il peut à une heure tardive de la nuit poser incognito un sac ou un panier vide devant la porte palière de l’un ou l’autre parmi ses voisins, sûr que la nuit suivante à la même heure il pourra l’y retrouver, tout rempli de provisions. Sachant, cependant, qu’il est libre de s’acquitter de sa « dette », quand il le pourra, soit directement auprès du donateur, soit envers une tierce personne en situation de nécessité, mais toujours incognito. Et ce, au nom de leur idée de générosité, de solidarité et surtout de liberté.

Or, qu’est-ce que c’est que la liberté, au-delà du « délit de la liberté » dont le maire de Dakar se serait rendu coupable, d’abord au sein de sa famille politique, le Parti socialiste (PS), ensuite dans son compagnonnage avec le président Macky SALL ?

La liberté, n’est-ce pas ce que tout être humain a en étant ? C’est en tout cas, et tout d’abord, selon Robert Misrahi (1), « la capacité qu’un sujet possède par nature de se dépasser lui-même hors du passé immédiat vers le futur immédiat », en quelque sorte le futur se conjuguant au présent, soit « un pouvoir de négation qui est en même temps un pouvoir d’affirmation », propre à l’espèce humaine. De la sorte, l’être humain peut se concevoir comme une actualisation de la liberté et son accomplissement, chaque jour, comme ce qui fait l’actualité, c’est-à-dire finalement comme ce qui fait l’histoire.

En effet, l’être humain existe pour faire l’histoire, dans la liberté totale, (à la suite et selon le dessein du Créateur, pourriez-vous ajouter si vous étiez Croyant). Etre libre, c’est-à-dire être un être humain ou s’accomplir en tant que tel, c’est être en mission, certes de manière opportune, mais guère commandée.

Ainsi, chaque être humain est-il en mission non-commandée. Il est pour ainsi dire à l’épreuve, sachant que c’est déjà une épreuve redoutable que de s’exercer à découvrir sa « mission ». C’est encore une épreuve, autrement plus redoutable, que d’accepter ou non sa « mission ». En toute liberté donc. Mais si vous l’acceptez, avisez-vous de ce que vous y laisserez votre sommeil, au sens figuré comme au propre. Car, pour son accomplissement, tout en vous accomplissant vous-même, vous entendrez sans cesse une voix intérieure du genre : ‘‘Va, va, va… et recommence, encore et toujours’’. Il vous faudra alors, pour persévérer dans votre « mission », du courage, c'est-à-dire cette espèce d’énergie sans crainte, mère nourricière de toutes les vertus. Ne dit-on pas que les personnes de peu de courage sont aussi de peu de vertu ? Oui, il vous faudra du courage, notamment pour faire face à vos propres affects. Mais du courage aussi, pour rompre avec certaines habitudes et autres facilités qui en sont généralement, sinon toujours, autant de pesanteurs. Du courage encore, pour transcender les certitudes voire les diktats de ceux qui vous sont proches, que vous aimez ou qui vous aiment. Du courage toujours, pour affronter l’adversité avec tout ce qu’elle peut comporter en termes de conflits (fussent-ils latents ou larvés), de souffrances ou, à plus forte raison, de risques pour vous-même ou les vôtres, y compris surtout pour votre propre vie ou pour la leur.

Mais la liberté est aussi comme le danger d’être soi-même. Tenez, si nous sommes Casamançais, pourquoi et comment sommes-nous Sénégalais ou inversement ? Avec cette interrogation, dois-je l’avouer d’emblée, je me délecte à l’idée de me découvrir soudainement comme libre. En fait, en sondant mes origines présomptives, qui semblent m’enfermer jusqu’alors dans une existence « passive », j’apparais tout à coup comme un individu ou plutôt comme un sujet qui réfléchit et qui s’informe de la réalité, du présent qui gouverne ses actions. Je me découvre – je suis ! – en effet comme un être humain qui, déjà, est libre, ou qui a toujours été libre, pour être justement un être humain. C’est-à-dire un être-qui-est-humain ; un être qui vit, et qui peut aimer sa vie, la chérir, ou pas. Or, j’aime ma vie. Du moins, je revendique sa légitimité, en ce qu’elle vaut la peine d’être vécue. Et peu importe ses origines.

Pourtant, je découvre en même temps que je ne suis pas « autonome », encore moins « indépendant ». Je ne suis pas tout à fait accompli, parce que précisément je suis (consciemment) dans une dépendance relative. J’en suis d’autant plus conscient que, par exemple, approchant le Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC), je découvre que si la légitimité de sa revendication politique est certaine, le but visé reste aléatoire. Peut-être même illusoire. Comment pouvons-nous en effet atteindre notre objectif si en même temps nous ignorons ou méconnaissons la cause fondamentale qui nous y incline ? Or, les hommes et femmes réunis au sein du MFDC ignorent sinon méconnaissent ce qui a pu faire d’eux des Casamançais puis des Sénégalais ou inversement. D’ailleurs ont-ils jamais les moyens objectifs de le savoir ? Il n’empêche qu’ils sont libres d’être eux-mêmes, et de le demeurer, pour peu cependant qu’ils le veuillent. Or, ils le veulent, ils disent en tout cas le vouloir. Mais le peuvent-ils ?

C’est donc sur ces entrefaites, Votre Honneur, que je vais me découvrir un Casamançais du Sénégal ou un Sénégalais de la Casamance. Mais c’est là une découverte dangereuse, puisqu’elle fera de moi un homme plus que jamais libre, revendiquant conséquemment l’«en-soi» des Casamançais et de la Casamance. En toute liberté, et dans la légitimité la plus totale. Qui plus est, je vais rechercher une plus grande liberté pour moi et pour les Casamançais et la Casamance, une liberté plus étendue. Mais une liberté nécessairement contingente, car dépendante de la volonté « souveraine » de l’Etat sénégalais, cet heureux héritier en Casamance de l’Etat français.

Ainsi, la Casamance, qui était libre dans la mesure même de sa dépendance à la France, est-elle promise à sa liberté dans sa dépendance au Sénégal, selon la « volonté » de l’ancienne puissance colonisatrice. Déjà est-il vrai que la liberté dans la dépendance est un danger et une gageure, tout à la fois. (Le maire de Dakar l’expérimente à ses propos dépens en ce moment même, lui qui s’est voulu libre dans la mesure de sa dépendance à la fois au PS et au président Macky SALL). Alors combien plus encore le serait-elle dans la perspective d’une indépendance, légitime ou non, ou simplement eu égard à l’idée explicite que l’on se fait de l’indépendance ? De surcroît dans un Etat postcolonial, le Sénégal, où tout appartient à l’Etat, y compris les libertés individuelles et collectives ? Ces dernières y sont en effet réputées telles dans la mesure de leur dispensation de la part du seul dispensateur qu’est l’Etat. Le président Macky SALL, s’adressant à l’opposition, n’a-t-il pas trouvé la bonne formule pour l’exprimer, je cite en substance : « Que vous le vouliez ou non, vous allez subir ma politique. » (Entendez : ‘‘Vous allez me subir’’).

Or, la liberté ne saurait être négociable. En effet, la liberté est d’abord et avant tout l’affaire de la pensée et de la conscience. Elle est effective, d’abord par et dans la pensée et la conscience, avant de l’être le cas échéant et seulement le cas échéant par et dans les actes. C’est elle qui donne sens à nos actes, par le truchement notamment de notre conscience. Ce qui fait que, face à un acte manifestement incompréhensible ou intellectuellement inaudible, il ne saurait être surprenant de nous entendre dire par son auteur : « J’ai ma conscience pour moi ». Ce qui signifie en substance que sa conscience, c’est sa liberté s’affirmant en tant que telle. Et comme telle, elle se moque du « Qu’en dira-t-on ? » C’est, par exemple, et précisément, parce que je me moque du « Qu’en dira-t-on ? » que j’ai décidé d’écrire et de publier la présente Lettre à un Combattant de la liberté.

La liberté se prend ou s’arrache, avant de s’apprendre. Mais son apprentissage ne saurait être assimilable à une négociation, ni à un entraînement à des accommodements ou concessions, ni a fortiori à un processus de compromission. Peut-être verra-t-on ici pourquoi je n’ai jamais souscrit à l’idée de négociations sur la question de l’indépendance de la Casamance posée par le MFDC. Quoi qu’il en soit, l’idée que la liberté, toute liberté, ne puisse être négociable sous aucun prétexte, doit être admise comme la panacée, en ce qu’elle est consubstantielle à la conscience, à toute conscience. Du moins, selon moi.

A titre illustratif, le journal hebdomadaire français Le canard enchaîné est et demeure librement enchaîné par et dans sa liberté. Il tient notamment son indépendance par son autofinancement. De même, quoique sur un tout autre registre, autrement et infiniment plus élevé – et que l’on veuille bien me pardonner cet exercice hasardeux s’il s’avérait inopportun voire blessant pour certains esprits sensibles – Jésus, l’incarnation par excellence de la liberté, ne s’est jamais laissé assujettir, ni par sa famille (Lc 2, 49), ni par les pressions politique et religieuse, ni par la pression des « puissants » et des « savants », ni même par ses propres « inclinations » intérieures. Quand par exemple il a eu faim et soif dans le désert, il pouvait avec ses pouvoirs surnaturels changer la pierre en pain et le sable en eau. Mais il préféra, dans la liberté la plus totale, enchaîner lesdits pouvoirs dans le double accomplissement de sa mission et de sa personne.

Alors, pourquoi, comment et quand exercer sa liberté ?

‘‘Eh bien, pour le préférable-par-excellence ;

Et de la manière la plus en adéquation ou la plus conforme à sa « mission » sinon à l’idée que l’on s’en fait, librement acceptée, et en conscience ;

Sachant toutefois qu’il n’est jamais trop tôt ni trop tard pour agir. La promptitude n’est-elle pas à l’agir ce que le retard est au réagir ?’’

Voici et voilà, en tout cas, ce que je conçois, Votre Honneur, comme une éthique qui participe véritablement et fondamentalement de la liberté. Car seule la liberté est belle en soi, même si en user peut conduire aux drames les plus inhumains.

Respectueusement Vôtre, Votre Honneur.

Dakar, le 10 mars 2017.

Jean-Marie François BIAGUI

(1) Robert Misrahi, La liberté ou le pouvoir de créer, éd. Autrement, Paris 2015, p.105.

 L'auteur  Jean-Marie François Biagui
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