Cinq histoires pour la liberté de la presse

  • Source: : RFI | Le 07 mai, 2018 à 22:05:17 | Lu 678 fois | 0 Commentaires
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Cinq histoires pour la liberté de la presse

Tous les ans, le 3 mai, les Nations unies célèbrent la Journée mondiale de la liberté de la presse. Une occasion pour rappeler ses principes fondamentaux, pour évaluer la liberté de la presse à travers le monde, défendre l’indépendance des médias et rendre hommage aux journalistes qui ont perdu la vie dans l’exercice de leur profession. Dans de nombreux de pays, des publications sont censurées ou interdites, des journalistes sont harcelés, attaqués, détenus et parfois tués. Ces cinq histoires en témoignent.

En avril dernier, deux rapports annuels sur la liberté de la presse, présentés par l’organisation américaine « Freedom House » et par l’association française « Reporters sans frontières (RSF) », partageaient le même constat : la liberté de la presse dans le monde est de plus en plus menacée. Pour RSF, 72 pays sur 180 recensés connaissent une situation « difficile »  ou « très grave » sur le plan de la liberté de la presse.

Une détérioration que constate Christophe Deloire, le secrétaire général de RSF : « Où cette spirale infernale va-t-elle s’arrêter ? En l’espace de cinq ans, l’indice de référence utilisé par RSF s’est dégradé de 14%. Près des deux tiers des pays répertoriés ont enregistré une aggravation de leur situation ».

Le baromètre 2018 de RSF, qui recense les journalistes victimes d’exactions, affiche à ce jour 14 journalistes tués, quatre journalistes citoyens tués, deux collaborateurs tués, 176 journalistes actuellement emprisonnés, 126 journalistes citoyens actuellement emprisonnés et 15 collaborateurs actuellement emprisonnés (ces chiffres ne recensent que les cas avérés par RSF de journalistes morts ou emprisonnés à cause de leur activité de journaliste).

Ces cinq exemples, d’hier et d’aujourd’hui, illustrent partiellement cette situation.

Shawkan, un photojournaliste égyptien emprisonné

Mahmoud Abu Zeid, surnommé « Shawkan », est un photojournaliste égyptien qui est devenu à ses dépens le symbole d’une presse bâillonnée en Egypte. Le gouvernement égyptien a beau avoir défendu en 2014 sa Constitution qui garantit la liberté de la presse, il exerce un contrôle de plus en plus intense sur toutes les formes d’expression publique.

A France 24, Nancy Okail, directrice exécutive du Tahrir Institue for Middle East Policy, disait au début du mandat du maréchal Sissi que le gouvernement « s’en prenait surtout aux Frères musulmans et ciblait tous ceux qui s’opposaient à l’armée et à Sissi. Ils étaient vus comme des traîtres… A l’époque, c’était de la propagande anti-média. A présent, les médias eux-mêmes sont pris en mains ». Le gouvernement a créé il y a deux ans une Cour suprême pour l’administration des médias, présidée par le président Sissi lui-même, qui a appelé la nation à « n’écouter les paroles de personne d’autre que lui ». Les journalistes qui ont pris des libertés avec la ligne officielle ont été jetés en prison.

Dans ce contexte, Shawkan est arrêté en 2013 pour avoir couvert la dispersion d’un sit-in anti-gouvernemental qui s’était traduit par des morts côté manifestants et forces de sécurité. Le photographe, toujours emprisonné depuis son arrestation, est poursuivi pour de multiples chefs d’accusation, dont celui d’appartenance aux Frères musulmans, mouvement illégal aujourd’hui en Egypte, de possession d’armes à feu et de meurtre. Charges que nie Shawkan, qui est soutenu par des organisations comme Amnesty International ou le Comité pour la protection des journalistes, qui estiment qu’il a été arrêté alors qu’il faisait simplement son travail. Il risque aujourd’hui la peine de mort.

Le Prix mondial de la liberté de la presse Unesco/Guillermo Cano a été décerné pour l’année 2018 à Shawkan. Ce prix, créé par l’Unesco et décerné chaque année à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse du 3 mai, distingue une personne, une organisation ou une institution qui a contribué d’une manière notable à la défense et/ou à la promotion de la liberté de la presse, où que ce soit dans le monde, surtout si pour cela elle a pris des risques. La décision de remettre ce prix à Shawkan, emprisonné depuis 2013, a été jugée « humiliante » par le porte-parole du ministère des Affaires étrangères égyptien.

Jan Kuciak et la mafia italienne

Le journaliste slovaque Jan Kuciak et sa compagne Marina Kusnirova, tous deux âgés de 27 ans, ont été abattus chacun d’une balle dans la maison qu’ils venaient d’acheter à Velka Maca, à 65 km de Bratislava, le 25 février 2018. Jan Kuciak travaillait pour le site aktuality.sk appartenant à l’Allemand Axel Spinger et au Suisse Ringier et enquêtait sur des affaires de corruption.

Dès l’annonce de la mort du journaliste, aktuality.sk et d’autres médias ont publié une version inachevée de son article portant sur les relations présumées de personnalités politiques slovaques influentes avec des hommes d’affaires italiens, soupçonnés d’être liés à la mafia calabraise Ndrangheta. Dans ce dernier papier intitulé La mafia italienne en Slovaquie, ses lutins s’étendent à la politique, Jan Kuciak écrivait : « Les Italiens liés à la mafia ont trouvé un second foyer en Slovaquie : ils ont commencé à faire des affaires, recevoir des subventions, collecter des fonds européens, mais surtout établir des relations avec des personnalités politiques influentes, jusqu’au gouvernement slovaque… Ils possédaient ou possèdent toujours des dizaines d’entreprises, dont la valeur s’élève à plusieurs dizaines de millions d’euros… »

L’assassinat a suscité des rassemblements de centaines de personnes à Bratislava en mémoire du journaliste et contre la corruption. Le chef de la police, Tibor Gaspar a annoncé que le meurtre était « très probablement » lié aux investigations de Jan Kuciak. Le Premier ministre Robert Falco, qui a eu des mots durs contre la presse en exhibant un million d’euros pour toute information sur le crime, est, dans un deuxième temps, revenu sur la teneur de ses propos, rassurant les principaux médias sur « la protection de la liberté d’expression et la sécurité des journalistes ».

Ce meurtre est intervenu quatre mois après celui de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia à Malte en octobre 2017, vraisemblablement assassinée pour avoir dénoncé la corruption sur l’île méditerranéenne.

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Photojournalistes au Brésil.

ana Ayyub, victime de la haine en Inde

RSF a appelé, ces jours-ci, les autorités indiennes pour qu’elles assurent la protection physique de la journaliste indienne Rana Ayyub, qui subit actuellement une campagne de haine sans précédent.

L’affaire a commencé le dimanche 20 avril avec la parution d’un faux tweet lui attribuant des propos invraisemblables selon lesquels elle soutenait des violeurs d’enfants et prenait la défense des musulmans contre le gouvernement nationaliste hindou. Ce tweet s’est développé sur les réseaux sociaux entraînant un déchaînement d’insultes et de menaces extrêmement violentes, allant de films pornographiques avec sa tête incrustée, à des appels au viol collectif ou au meurtre.

Rana Ayyub, qui a porté plainte auprès de la police de New Delhi, a dit à RSF : « Je n’ai pas pu dormir pendant trois nuits, je ne pouvais plus parler. Les trolls ont posté mon numéro de téléphone et mon adresse personnelle. Avec une haine si profonde, qu’est-ce qui va les empêcher de venir chez moi en meute et me tuer ? ».

Pourquoi une telle hostilité ? Rana Ayyub est notamment célèbre pour une enquête qu’elle a réalisée sur l’instrumentalisation par Narendra Modi des émeutes anti-musulmanes dans l’Etat indien du Gujarat en 2002, qui a marqué les débuts de l’ascension de Modi jusqu’au poste de Premier ministre. Or, comme le rappelle RSF, depuis la victoire du parti de Modi aux élections générales en 2014, les journalistes témoignent régulièrement de pressions dont ils sont victimes dès qu’ils osent le critiquer, lui ou son gouvernement. Ce qui a entraîné une hausse considérable de l’auto-censure dans la presse indienne, rajoute RSF.

Rana Ayyub, dans la continuité des agressions dont elle était victime, a reçu un post Facebook qui, précise RSF, laisse peu de doute sur la provenance de cette campagne qui lui écrit : « Tu vois, Rana Ayyub, voilà ce qu’ils ont diffusé sur toi. Alors ne t’avise pas de parler à nouveau des Hindous et de Modi. »

« Cette campagne de haine n’est pas sans rappeler celle qui a précédé l’assassinat de la journaliste Gauri Lankesh, vraisemblablement par des membres de la droite nationaliste hindoue en septembre dernier », rappelle RSF qui place l’Inde en 138eme position sur 180 pays dans son classement mondial 2018 de la liberté de la presse.

Javier Valdez et les cartels mexicains

Javier Valdez, journaliste mexicain, a été assassiné à l’âge de 50 ans le 15 mai 2017 par les cartels de la drogue, selon la justice mexicaine, pour son travail d’investigation « sur des sujets tels que le narcotrafic et le crime organisé ». Javier Valdez était pigiste pour l’Agence France-Presse (AFP) depuis plus de dix ans, dans l’Etat de Sinaloa au Mexique. Correspondant du quotidien de gauche La Jornada, il était aussi le fondateur de Riodoce, un hebdomadaire d’investigation à Culiacan, la capitale de l’Etat, et auteur de plusieurs ouvrages sur la criminalité au Mexique.

L’Etat de Sinaloa, qui bat régulièrement des records de criminalité, est aussi le territoire historique du cartel de Sinaloa, dont le rayonnement international notamment sur le trafic de drogue en a fait le cartel criminel le plus puissant du Mexique et peut-être du monde. Son chef, « El Chapo » Guzman, aujourd’hui probablement remplacé, a été l’homme le plus recherché du pays jusqu'à son arrestation et son transfert dans une prison américaine en 2016.

Le cartel de Sinaloa se serait rapproché d’un autre puissant cartel mexicain, le cartel du Golfe pour contrôler la principale zone de production de drogues mexicaine. Les deux cartels disposeraient de près de 100 000 hommes armés, d’après le ministère de la Défense américain. Le Mexique a connu plus de 23 000 assassinats en 2016, c’est le deuxième pays le plus meurtrier au monde après la Syrie en pleine guerre civile.

L’assassinat de Javier Valdez avait déclenché en mai 2017 une vague de mobilisation et d’indignation à travers le Mexique. Le commissaire de la sécurité nationale en charge de la lutte contre les cartels, Renato Sales a annoncé, en avril 2017, l’arrestation de Heriberto N., l’un des meurtriers présumés du crime de Javier Valdez. D’après RSF, Javier Valdez aura été le cinquième journaliste assassiné sur 11 pour l’année 2017 au Mexique, juste avant la Syrie qui comptera pour la même année 12 journalistes tués.

Le 2 novembre 2013, la journaliste Ghislaine Dupont et le technicien de reportage Claude Verlon, tous deux de Radio France internationale, étaient assassinés dans le désert, probablement trente minutes après avoir été kidnappés, à Kidal, au Mali où ils réalisaient des interviews. Cinq ans après, aucun des auteurs présumés du rapt n'a été arrêté vivant. Et si une déclassification de documents a eu lieu en France en février 2016, permettant de mieux identifier la chronologie des faits, elle a avant tout été source de frustration pour les avocats, de nombreux passages étant masqués en vertu du secret défense.

Rien de très nouveau non plus dans les documents fournis en mai 2017 par la Mission des Nations unies au Mali. La Minusma a communiqué à la justice toutes ses notes internes liées aux évènements du 2 novembre. Des écrits qui permettent notamment de mieux connaître la chronologie des faits juste après l'enlèvement, mais ne donnent pas d'information vraiment nouvelle sur le fond.

Concernant le mobile du rapt, toujours pas d'explication. Le juge français Jean-Marc Herbaut, qui a succédé au juge Marc Trévidic, a choisi d'écarter l'idée d'une vengeance qui serait liée au non-versement d'une part de rançon lors de la libération des otages d'Arlit. Cette hypothèse avait été accréditée dans un reportage diffusé en janvier 2017 sur la chaîne France 2. Après cette émission, les avocats des parties civiles avaient demandé l'audition d'une quinzaine de personnalités, mais le juge a refusé la quasi-totalité des demandes. Enfin, faute d'état civil fiable des principaux suspects encore vivants, aucun mandat d'arrêt international n'a pu encore être lancé par la justice française.

En février dernier, le juge Herbaut a effectué pour la première fois un déplacement à Bamako où, avec l'aide de ses collègues maliens, il a recueilli des données téléphoniques et auditionné des témoins. Mais un des freins à l'enquête aujourd'hui est l'impossibilité pour les justices malienne et française d'enquêter sur le lieu du drame, à Kidal. La situation n'est toujours pas normalisée. Comme pour de nombreuses victimes de la presse à travers le monde, les familles de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon sont toujours dans l’attente de réponses. Cette Journée mondiale de la liberté de la presse leur rend hommage.


Auteur: APS - RFI

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